Le radar d'Envisat veille sur un poisson préhistorique

Interception d'un chalutier pirate
Un navire de la Marine française intercepte un chalutier pirate
17 novembre 2005

Une zone de surveillance par satellite a été établie dans le sud de l’Océan Indien pour aider à la protection de la légine australe, une espèce mise en danger par les pêches illégales.

Situé entre l’Afrique, l’Inde, l’Australie et l’Antarctique, l’archipel des Kerguelen, un territoire austral français balayé par les vents, est l’un des endroits les plus isolés de la planète. Cela ne l'empêche pas d'attirer les bateaux de pêche car ses eaux abritent une espèce de poisson de très grande valeur marchande, la légine australe, aussi connue sous le nom de "loup du Chili", véritable « or blanc » en raison des prix très élevés que sa chair peut atteindre au marché noir.

Toutefois un système de surveillance par radar basé sur l’imagerie collectée par les satellites Envisat et Radarsat 1 a permis de réduire de 90% le nombre d’incursions illégales dans le voisinage des îles Kerguelen. Mis en place pour le compte des autorités françaises par la société CLS (Collecte, Localisation Satellites), une filiale du Centre National d’Etudes Spatiales, l’agence spatiale française, le système de surveillance est opérationnel alors que la pêche intensive a conduit l’espèce de la légine australe, pourtant vieille de 40 millions d’années, au bord de l’extinction.

La légine australe
La légine australe (Dissostichus eleginoides)

Egalement présente près des côtes sud-américaines, la légine australe a développé des composés antigels dans son sang, ce qui en fait l’une des rares espèces capables de coloniser les eaux de l’Océan Glacial Antarctique, où elle joue un rôle majeur dans l’écosystème en servant de nourriture aux cachalots et aux phoques.

La légine australe vit dans les eaux profondes, à proximité des plateaux continentaux et des montagnes sous-marines. Une légine peut vivre 40 ans, mais elle met une décennie pour atteindre l’âge adulte. La lenteur de son développement en fait donc une espèce particulièrement vulnérable à la surexploitation des réserves halieutiques.

Alors que le nombre des légines australes s’est effondré dans les eaux au large du Chili et de l’Argentine, les pêcheurs ont été de plus en plus attirés vers des zones de pêche plus australes. Toutefois des quotas de pêche très stricts ont été mis en place afin de préserver l’espèce. La France maintient une zone économique exclusive (ZEE) qui s’étend jusqu’à 360 km de l'archipel des Kerguelen, ainsi que des autres territoires associés des îles Crozet, Amsterdam et Saint-Paul.

Seuls les navires battant pavillon français sont autorisés à pêcher dans la ZEE des Terres Australes et Antarctique Françaises (TAAF), la plupart d’entre eux opérant en fait depuis l’île de la Réunion, à environ 3 000 km à l’ouest des Kerguelen. Néanmoins, cette région s’est révélée attirer de plus en plus de navires “pirates” bien décidés à défier la législation.

La Réunion est le deuxième plus grand producteur de légine australe, derrière le Chili, et la légine y est donc d’une grande importance, représentant un revenu de l’ordre de 40 à 60 millions d’euros par an pour l’économie de la région. Malheureusement, au cours des dernières années, la légine a été la proie d’un braconnage incontrôlé. On estime que les « chalutiers pirates » auraient pêché jusqu’à 26 000 tonnes par an, soit près de quatre fois le quota autorisé.

Au cours des dernières années, les autorité françaises ont mis en place des mesures pour limiter la pêche illégale dans la ZEE, défendre les intérêts économique français, protéger les écosystèmes et exercer la souveraineté française sur ses eaux territoriales. Un système de surveillance à l’aide de navires de la Marine française a connu quelque succès, mais le nombre de navires qui pêchent illégalement ne cesse de croître et ils ont démontré leur capacité à passer entre les mailles du filet de surveillance.

Les Kerguelen vues par le radar ASAR d'Envisat

Au total, la ZEE s’étend sur près d’un million de kilomètres carrés d’océan, une surface bien trop grande pour que des patrouilles de surveillance de la Marine puissent la contrôler efficacement. C’est pourquoi les autorités maritimes françaises se sont tournées vers la surveillance par satellite, à l’aide du satellite Envisat de l’ESA et en conjonction avec le satellite canadien Radarsat 1.

Les radars de ces satellites sont capables de surveiller la région aussi bien de jour que de nuit ainsi que par tous les temps, même en cas de couverture nuageuse. Les angles métalliques des navires de pêche font de bons réflecteurs radars et renvoient des échos très distinctifs à la surface de la mer. En coordonnant l’utilisation des deux satellites il est possible d’obtenir des images mises à jour quotidiennement et retransmises à une station dédiée située aux îles Kerguelen.

« Les Kerguelen sont un lieu isolé et difficile d’accès, mais elles présentent l’avantage d’être au cœur de la zone que nous souhaitons surveiller » explique Philippe Schwab, directeur technique de CLS. « Les nouvelles images sont reçues en temps réel et sont traitées automatiquement pour identifier les échos des navires sur la zone. Les positions des navires sont ensuite communiquées par satellite aux autorités françaises à la Réunion, où elles sont analysées pour discriminer les navires de pêche réguliers des braconniers ».

Le satellite Envisat de l'ESA

« Les navires réguliers sont obligés d’avoir à leur bord une balise Argos, ce qui permet de les localiser et de les identifier. La position de ces navires est envoyée aux autorités françaises par CLS, opérateur du système Argos. Les positions relevées sont ensuite comparées avec les échos radar pour déterminer lesquels appartiennent à des navires de pêche illégale. La position de ces derniers est alors transmise aux navires de patrouille de la Marine française pour interception ».

Ce système est opérationnel depuis février 2004. Il a connu un premier succès le 25 juin 2004 quand le patrouilleur français « L’Albatros » a arraisonné le navire de pêche « Apache », battant pavillon hondurien. Après l’avoir repéré au sud-est de l’archipel des Kerguelen, le centre des opérations de la Réunion a suivi le navire pendant trois jours. Pour l’arraisonner, le patrouilleur français a été contraint d’effectuer un tir de semonce devant la proue avant de pouvoir aborder et saisir à bord une prise illégale de 60 tonnes de légine australe.

« En temps normal, le système est plus dissuasif que répressif », conclut Philippe Schwab. « Aujourd’hui la pêche illégale a presque disparu dans ces eaux. Il semble que les pêcheurs peu scrupuleux ont bien compris l’efficacité du dispositif ».

Des satellites pour détecter les navires

Les radars à bord des satellites sont particulièrement adaptés à la détection des navires car ceux-ci présentent des surfaces métalliques et de nombreuses encoignures qui retournent des signaux très forts offrant un fort contraste avec la réverbération des eaux avoisinantes.

L’imagerie du radar ASAR d’Envisat est ainsi utilisée pour la détection des navires pour un nombre croissant d’applications dans le monde entier, comme la protection des réserves halieutiques en Islande grâce au projet de modernisation de la surveillance des zones de pêche par l’intégration des techniques satellitaires actives et passives (Improving fisheries Monitoring through integrating Passive and Active Satellite-based Technologies - IMPAST), mené par le Centre Commun de Recherche de la Commission Européenne.

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