Un cinquième du globe, poussée par les vents

Raphaëla Le Gouvello
Accueil traditionnel polynésien pour Raphaëla Le Gouvello
4 novembre 2003

La Française Raphaëla le Gouvello vient d’achever son extraordinaire odyssée : la traversée de l’Océan Pacifique en planche à voile. Une démonstration exemplaire de ce qui peut être accompli avec le seul apport des énergies renouvelables !

Raphaëla le Gouvello a navigué sur une planche spécialement réalisée pour cet exploit, utilisant le vent pour la propulsion et le soleil pour l’alimentation électrique de son système de navigation, de sa radio et de son téléphone mobile.

Un système innovant d’airbag intégrant des technologies spatiales issues du programme de lanceur européen Ariane garantissait la sécurité de Raphaëla en cas de chavirage.

Son périple de près de 8 000 km du Pérou à Tahiti, a débuté le 5 août 2003 et, après 89 jours de mer pour parcourir très précisément 4455 milles nautiques, elle est arrivée à Tahiti dimanche le 2 novembre – un exploit qui ne peut guère être comparé qu’à la traversée historique du Norvégien Thor Heyerdahl à bord de son radeau de balsa, le « Kon Tiki ». C’était en 1947 et il avait alors mis 101 jours pour rallier la Polynésie depuis les côtes péruviennes.
Raphaëla le Gouvello
Raphaëla le Gouvello

Mais ce n’est pas la première fois que cette aventurière de l’extrême relève un défi de cette ampleur. A 43 ans, Raphaëla le Gouvello est une navigatrice solitaire confirmée. Elle est en fait la seule femme au monde à avoir traversé en planche à voile à la fois l’Atlantique (en 2000) et la Méditerranée (en 2002) en solitaire.

« L’Océan Atlantique m’a montré combien cela pouvait être pénible pour quiconque de se retrouver seul au milieu de l’océan, immobilisé sans le moindre vent », expliquait Raphaëla avant de prendre le départ pour son dernier voyage. « La Méditerranée a été l’instigatrice d’émotions fortes à la fois par sa beauté mais aussi par ses sautes d’humeurs et parfois par ses vagues vicieuses. Chaque fois que vous prenez la mer, vous devez être préparé pour de nouvelles difficultés ».

« Sur l’Océan Pacifique, on doit faire face à ses immenses dimensions. Tout est multiplié à l’échelle de cet océan ». Par exemple, la densité en requins est le triple de celle de l’Atlantique, c’est pourquoi elle a décidé de ne pas pêcher pour se nourrir lors de cette traversée. « Même s’ils n’attaquent que dans des circonstances très particulières, un poisson mort pourrait être un appât pour les requins et créer une situation échappant à mon contrôle ».

Par chance, elle n’a pas eu à déplorer d’incident dangereux avec les requins. Au lieu de cela, des phoques et des barracudas l’ont parfois escortée.

Du vent et du soleil pour remplacer les énergies fossiles

Le voyage de Raphaëla le Gouvello à travers l’Océan Pacifique a été réalisé à 100 % en utilisant la puissance du vent et l’énergie du Soleil : un voyage de 8 000 km sans consommer une goutte d’essence !

Six voiles – d’une surface de 4,2 à 7,4 m2 – un mât en fibre de carbone et un wishbone en aluminium ont été les seuls moteurs, auxquels il faut ajouter Raphaëla elle-même et ses 17 ans d’expérience de véliplanchiste.

Le Soleil rechargeait quotidiennement ses batteries grâce à des cellules photovoltaïques montées sur la planche. Cette énergie était nécessaire pour lui procurer son eau douce, sa navigation par GPS et ses communications par radio et par téléphone.

Mais il n’était pas toujours facile de savoir chaque matin quelle voile serait la plus adaptée dans la journée. Avec pour objectif une traversée en quelque 80 jours, elle avait à parcourir une moyenne de 100 km par jour et devait donc optimiser sa surface pour obtenir la meilleure vitesse, alors même que certains jours le vent était très faible voire tombait complètement.

Raphaëla Le Gouvello à une centaine de milles de Tahiti

Le 17e jour a été l’un des plus difficiles qu’ait eu à affronter Raphaëla quand elle a rencontré le mauvais temps. Pendant plus de 48 heures elle a dû naviguer et progresser alors que la mer était grosse, sous des fortes pluies incessantes et avec un vent atteignant 30 à 35 noeuds. Ce matin-là, elle a dû changer de voile trois fois pour réduire sa surface alors que la mer ne lui accordait aucun répit. A 13 heures, elle a préféré amener la voile et laisser sa planche dériver.

« Quand la mer ne vous invite pas à naviguer, la solution est de ne pas forcer les vagues. La patience est requise », expliquait-elle le lendemain par radio.

Un autre défi était de naviguer avec 550 kg sous les pieds. Chaque fois qu’elle abordait une vague, la planche réagissait avec un temps de retard du fait de son inertie. Du coup, la vague pouvait passer par dessus le bord et le corps devait soutenir le choc pour éviter d’être emporté. « De plus, ajoute Raphaëla, comme je n’ai pas d’essuie-glaces sur mes lunettes, lorsqu’il pleut je n’y vois plus rien ! ».

Le Gouvello à Tahiti
Le Gouvello est arrivée hier à Tahiti

Mais garder un mental fort reste le principal défi que doit relever le navigateur solitaire. Les jours se suivent et se ressemblent et le seul moyen de confirmer le cap et le chemin parcouru est le GPS.

Les courts contacts quotidiens par téléphone satellite avec son équipe logistique était le seul soutien auquel pouvait prétendre Raphaëla. Il y avait les quelques plaisanteries que les membres de cette équipe avaient laissées sur les emballages de ses rations de nourriture.

« Je parie que je vais finir le voyage avec les fruits secs », plaisantait-elle par radio après avoir lu une de ces petites blagues. « Le pain et les biscuits baissent sérieusement. La nourriture lyophilisée est presque finie ».

L’une de ses principales craintes, révélait-elle aussi, serait de perdre sa concentration : « de me réveiller une nuit, de sortir pour aller faire mes besoins, d’oublier de m’attacher parce que je suis mal réveillée et de tomber à l’eau... c’est l’un des risques les plus courants pour les navigateurs solitaires ».

Quand on lui demande ce qui lui manque le plus, elle répond : « un bon bain chaud et dormir dans un lit confortable... D’un autre côté c’est agréable d’avoir laissé derrière soi toutes ses obligations. Elles ont tendance à dévorer notre temps si précieux ».

Technologie spatiale sur la planche de Raphaëla

Le Gouvello est ralentie dans sa progression par les caprices d'Eole

« Ma planche est insubmersible », expliquait-elle avant son départ, « peu importe ce qui arrive, elle flottera comme un bouchon ». De plus, elle naviguait protégée par d’autres innovations techniques.

La planche elle-même a été construite spécialement pour cette traversée. Elle mesure 7,80 m de long et pèse 550 kg, avec un compartiment couchette étanche. Mais redresser une planche d’une telle masse dans des conditions difficiles pourrait s’avérer très problématique. En 2000, sa traversée de la Méditerranée avait failli connaître une fin prématurée quand sa planche s’était retournée, mais elle était parvenue à la remettre d’aplomb avec beaucoup de difficulté.

Cette fois-ci, pour la traversée du Pacifique, un système d’airbag utilisant des charges pyrotechniques a été spécialement développé. Une fois déclenché, il gonfle un gros airbag en un dixième de seconde afin de remettre la planche à l’endroit.

« Nous avons développé ces charges pyrotechniques pour la famille des lanceurs Ariane », explique Pierre Brisson, à la tête du Programme de Transfert de Technologies de l’Agence Spatiale Européenne. « C’est certainement un airbag extrêmement puissant qui ne peut être utilisé qu’en dernier recours, car il pourrait endommager le navire ». Ces charges sont habituellement utilisées pour la séparation des éléments qui ne sont plus nécessaires aux lanceurs Ariane, comme des étages vidés de leurs ergols ou des coiffes protectrices.

Pour Raphaëla, cet airbag constituait un élément très important pour la sécurité de la mission, un élément sans lequel elle se serait sentie beaucoup plus “en danger”. « Je ne l’ai pas utilisé et je ne souhaitais pas l’utiliser, mais il avait été testé au préalable et il fonctionne très bien », expliquait-elle au téléphone le 29 septembre, lors d’une conversation avec Franco Malerba, le premier astronaute Italien.

Elle a aussi confirmé le bon fonctionnement des cellules solaires souples, montées sur la planche pour fournir jusqu’à 12 volts de tension et 120 watts de puissance afin de recharger les batteries. Celles-ci étaient essentielles pour la navigation, les communications et la production des rations quotidiennes d’eau potable à partir de l’eau de mer grâce à un système de désalinisation. Avec 12 volts de tension, ce système pouvait produire 5 litres d’eau douce par heure. Ces cellules solaires ont été dérivées d’une technologie développée initialement pour des satellites européens.

Franco Malerba
Franco Malerba

« Comment vivez-vous la solitude que vous avez à subir ? » lui a demandé Franco Malerba, rappelant qu’à bord de la navette « nous sommes évidemment seuls et éloignés de tout mais nous avons des communications quasi-continues avec le centre de contrôle de mission ».

« Dans ce domaine, Raphaëla subit une épreuve bien plus difficile, similaire à celle des astronautes qui voleront vers Mars ! » expliquait Franco Malerba. Les communications avec l’équipe de soutien et avec Radio France agissaient comme des injections pour soutenir son moral, expliquait la navigatrice : « Rien que l’idée de plein de gens pensant à moi, sympathisant avec moi, c’était comme un vent secret qui m’aurait poussée à travers les vagues ».

Des pensées familières pour Franco Malerba, qui expliquait à l’issue de sa conversation avec Raphaëla le Gouvello : « Durant ma mission sur Atlantis, je ne pouvais m’empêcher de penser à tous nos amis et nos proches, à Houston, qui pensaient à nous et priaient pour nous ».

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