Dans les pas du vol 135

Lift-off Ariane-5 flight 135
Lift-off Ariane-5 flight 135
30 novembre 2000

Dans la nuit de Kourou, se détache la grande dame blanche. De nouveau sous les feux de la rampe, Ariane 5 s’apprête pour son quatrième vol opérationnel depuis décembre 1999. Malgré la bonne habitude de réussite qui s’installe, la fusée s’est parée de l’une de ses plus belles coiffes, pour accueillir pas moins de quatre satellites. Masse totale : 6313 kilos. Un nouveau record va tomber.

A Evry, près de Paris, dans les bâtiments du Centre National d’Etudes Spatiales (CNES) et d’Arianespace, on reçoit la même image que sur les écrans de Kourou. On a même ici une réplique en miniature du centre de contrôle de lancement (CDL), le point le plus proche d’Ariane, situé à environ 3 kilomètres du pas de tir.

« La grande différence, c’est qu’à Evry, on n’a aucun moyen d’agir sur le lancement », souligne Bernard Donat, responsable de la production des étages propulsifs d’Ariane 5. Néanmoins, la trentaine de personnes qui scrutent leurs écrans de contrôle sont en lien direct avec Kourou et peuvent donner leurs conseils à tous moments. « Au début, pour les premiers pas d’Ariane, Kourou avait beaucoup moins de compétences que maintenant, ils faisaient donc plus souvent appel à nous en cas de problèmes », ajoute Bernard Donat. Et ce, même si les moyens dont disposait alors Evry étaient dérisoires : « Pour les tirs d’Ariane 1, on n’avait même pas d’images, juste une mauvaise liaison téléphonique ».

Ariane 5 in the ELA-3 Launch Zone
Ariane 5 in the ELA-3 Launch Zone

Aujourd’hui, les ordinateurs s’alignent par grappes de six dans la salle projet. Et les micros crépitent en permanence, alimentés par les indications saccadées des opérateurs de contrôle. Pressurisation, remplissage... autant d’étapes qui nourrissent «une passion intimement couplée à un stress intérieur », même quand on affiche plus de 100 lancements au compteur, comme Bernard Donat : « C’est toujours la même émotion de vivre en direct la chronologie de lancement », qui a commencé 6 h avant l’heure H, dite H0.

Nous sommes maintenant à moins de sept minutes du tir. Débute la phase dite de séquence synchronisée. En clair, c’est la mise en configuration finale du lanceur pour le décollage, qui va égrener les secondes, au rythme du décompte des paramètres de contrôle de la check-list. Ensemble de lancement, état des satellites, du lanceur, du système électrique, sur tous les écrans de contrôle, les feux sont au vert. Un dernier briefing météo pour vérifier que «tout est OK et on va y aller », lance Kourou. Sur la droite du principal écran de contrôle, défilent, passifs mais menaçants telle une épée de Damoclès, les différents niveaux d’alerte. Avec le plus inquiétant : alerte fatale.

H0 moins 10 secondes. Dans la salle projet, plus personne ne dit un mot. Le compte à rebours est lancé. Trois secondes plus tard, le moteur Vulcain (EPC) est allumé. Gonflé à bloc de 26 tonnes d’hydrogène et 132 tonnes d’oxygène liquide, le cœur de la fusée s’est mis en marche pour 570 secondes, alors que celui des contrôleurs de vol vient de s’arrêter pour quelques instants interminables. Mais rien ne se passera avant que les deux énormes étages d’accélération à poudre (EAP) entrent en scène. 237 tonnes de propergols solides chacun, 1200 tonnes de poussée à eux deux, c’est 90 % de la puissance dégagée au décollage par Ariane 5, qui va faire trembler Kourou.

Lift-off Ariane-5, flight 135
Lift-off Ariane flight 135 from Kourou

H0. « Le calme avant la tempête », en une fraction de seconde, l’expression prend tout son sens. D’autant que c’est maintenant également le déluge, avec les tonnes d’eau déversées par de puissants jets qui viennent se mélanger au feu du lanceur sur la table du pas de tir. Mais déjà, Ariane a quitté la Terre pour se fondre dans le dernier élément, qui, vu la courbe parfaite dessinée par le lanceur, semble bien être son élément naturel. « Tous les paramètres à bord sont nominaux », la voix rassure tout le monde dans la salle projet. A l’origine de ce message, qui accompagnera Ariane 5 durant tout son périple, une opératrice, qui fait la synthèse de tous les paramètres (altitude, vitesse, etc...) d’un lanceur puzzle, qui ne compte pas moins d’un million de pièces. La voix vient de la montagne des Pères, à 25 kilomètres du pas de tir de Kourou.

A Evry, tous les regards ont quitté les écrans de contrôle, devenus muets, pour se focaliser sur la courbe de trajectoire sur laquelle glisse Ariane 5. H0 + 2.30 : séparation des boosters, à presque 80 kilomètres d’altitude. Une minute plus tard, largage de la coiffe, grâce à un dispositif pyrotechnique. La grande dame blanche se déshabille peu à peu. Au bout de 10 minutes de vol, il est temps d’enlever le bas, l’EPC, à bout de forces, qui va retomber dans l’océan, à seulement 10 kilomètres du point d’impact prévu. L’étage à propergol stockable (EPS) n’a plus qu’à prendre le relais. Le tout, à 8 km/secondes, près de 30 000 km/h !

Ariane - Flight sequence diagram
Flight sequence diagram

Sur la courbe de trajectoire du lanceur, viennent d’apparaître trois points lumineux. Pour sa septième sortie, Ariane 5 a ce soir trois rendez-vous programmés. A H0 + 27 minutes, la case à équipement, véritable cerveau du lanceur, commence la phase d’orientation des micro-satellites STRV-1C et 1D. Les deux engins sont d’abord orientés sur leur orbite grâce au système de contrôle d’attitude (SCA). Puis une vive impulsion donnée par la case effectue la mise en spin, qui va permettre aux satellites de tourner sur eux-mêmes. A Kourou, on commence les mesures pour s’assurer qu’ils suivent la bonne trajectoire.

Même opération quelques minutes plus tard, à plus de 5000 kilomètres d’altitude, pour le satellite allemand Amsat P-3D, le plus gros jamais construit pour les radio-amateurs. Mais ce record sera largement occulté par la satellisation de l’énorme PAS-1R (de PanAmSat), qui va prendre la relève de PAS-1 et assurer des liaisons de télécommunications entre l’Europe, l’Afrique et l’Amérique.

« Livrés ». Le cri du cœur et de délivrance des équipes de contrôle, tant à Kourou que dans la salle projet d’Evry, annonce les traditionnels applaudissements pour cette nouvelle réussite totale. « Une réussite sans fautes, presque incroyable, estime Bernard Donat, qui s’explique avant tout par l’expérience acquise grâce aux autres lanceurs, et notamment Ariane 4 ».

Les cadences de lancement ont atteint un rythme record avec trois Ariane 4 et deux Ariane 5 lancés depuis le début de l’automne. Les pas de tir de Kourou n’ont décidément plus le temps de refroidir.

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