Interview du Belge Thierry Wilmart, le DDO pour le vol 157 (1ère Ariane 5 - ESC-A)

Thierry Wilmart
20 novembre 2002

« A tous de DDO ». Cette phrase est couramment répétée par le Directeur D’Opérations au cours du compte à rebours d’une fusée Ariane, qui dure près de 12 heures. Les quinze dernières secondes sont égrainées par le DDO. Pour le vol 157 qui verra l’envol de la première Ariane 5/ESC-A, le DDO est le Belge Thierry Wilmart.

Le DDO est, en quelque sorte, le commandant en chef d'une campagne qui a commencé deux mois plus tôt avec l'arrivée des satellites à lancer dans l'espace. Le Liégeois Thierry Wilmart fait partie de la petite équipe des cinq DDO du Centre Spatial Guyanais (CSG) de Kourou, alias le Port spatial de l'Europe. Cet ingénieur industriel en électronique de 33 ans - il est né le 21 janvier 1969 à Liège - a été formé à l'ISIL (Institut Supérieur Industriel de la Province de Liège). Pour le lancement de ce 28 novembre, il est responsable du vol 157 avec la première fusée Ariane 5 Plus: équipée de l’étage supérieur cryotechnique ESC-A, elle est capable de transporter simultanément deux satellites de 4 à 5 tonnes.

Comment en êtes-vous arrivé à devenir Directeur des Opérations Ariane ?

Je suis arrivé en Guyane comme responsable d'Assurance Qualité des moyens de localisation et de télémesure du système qui assure la poursuite des fusées Ariane durant leur vol vers l'espace. Moins de 2 années plus tard, j'ai intégré la Division Opérations du Centre Spatial Guyanais. Le CNES ou Centre National d'Etudes Spatiales, qui gère la base spatiale européenne, m'a confié diverses responsabilités, puis m'a proposé de devenir Directeur D'Opérations. Je pense que des personnes ont cru en moi : ils m'ont donné une chance de prouver que je pouvais maîtriser ce poste de haute responsabilité. Je crois ne pas les avoir déçus avec l'accomplissement de la campagne du vol 146 qui a été couronné de succès.

Quand ce lancement a-t-il eu lieu et à quoi a-t-il servi ?

Il y a un an, le 26 novembre, une Ariane 44LP a servi à placer correctement sur orbite le satellite américain DirecTV-4S. "Fixé" sur une position à 35.800 km au-dessus de l'équateur, ce satellite diffuse des bouquets de télévision numérique directement jusque dans les foyers aux Etats-Unis. Je me suis rendu compte que le rôle de DDO est très éprouvant. Rien ne peut être laissé au hasard et vous devez avoir l'oeil sur tout et être à l'écoute de tous.

Quelques mois plus tard, vous remettiez cela avec un autre lancement d'Ariane 4 ?

Il s'agissait d'une Ariane 44L, la plus puissante de cette famille de fusées européennes. Le 16 avril 2002, elle a servi au vol 150 pour lancer un imposant satellite de 4,7 tonnes, le NSS-7 destiné à l'opérateur néerlandais New Skies Satellites (*). Ce satellite est exploité au-dessus de l'Océan Atlantique pour des communications à haut débit.

(*) La société New Skies Satellites, implantée à La Haye, exploite un système global de satellites de télécommunications.

Comment devient-on DDO ?

Une solide formation est indispensable pour avoir une connaissance approfondie des moyens techniques et des processus qui sont mis en œuvre. On est, tout compte fait, l'acteur principal d'un système complexe multi-disciplinaire et il faut en maîtriser toutes les facettes.

Quel est le rôle du DDO avant, pendant et après le lancement ?

Cette question demande une réponse assez longue, car ce rôle est très complexe. En quelques mots, les satellites, une fois qu'ils arrivent en Guyane en vue d'un lancement, doivent être préparés, subir les derniers tests, remplis en ergols, … avant d'être hissés au somment du lanceur plusieurs jours avant la date du vol. La base de lancements Ariane doit également être prête à remplir toutes les missions qui lui sont confiées. Elles concernent les moyens pour la localisation, la télémesure, l'opto-électronique, les télécommunications, la sécurité, la sauvegarde des biens et des personnes...

Le DDO est en quelque sorte un chef d’orchestre qui veille à ce que la partition du lancement soit bien jouée par tous ?

C’est un travail de toute une équipe. Avec tous les acteurs opérationnels concernés, le DDO s'assure que les opérations se déroulent de manière nominale, que tout soit prêt pour le jour du lancement et, surtout, qu'on puisse faire face aux situations imprévues. Pour assumer ces responsabilités, à la grande satisfaction du ou des clients, le DDO doit définir et superviser les opérations de préparation du ou des satellites concernés par le lancement. Comme directeur de toute la campagne, il faut s'occuper du suivi, en temps réel, des opérations sur le terrain. Phase spectaculaire, la plus stressante : le DDO conduit la chronologie finale jusqu'à la phase du décollage du lanceur. Il surveille alors tous les paramètres du vol qui se déroule de façon automatique. Après le lancement, il dresse un bilan budgétaire de la campagne et analyse avec tous les adjoints tous les faits marquants.

Considérez-vous le DDO comme la personne la plus importante pour un vol d'Ariane ?

Une campagne de lancement est réalisée grâce à la collaboration étroite de plusieurs équipes qui ont chacune leur rôle et leurs responsabilités. Le rôle du DDO consiste à conduire les opérations de préparation des satellites et de la base de lancement Ariane pour que tout concourt à l'objectif fixé : un lancement réussi. Vous avez eu raison de le comparer à un chef d'orchestre : si celui-ci est certes important, il ne peut bien fonctionner que s'il est entouré de musiciens et de chanteurs de qualité !

Quelles qualités voyez-vous chez un DDO ?

A mon sens, ses qualités essentielles sont l'esprit d'analyse et de synthèse, la capacité d'encadrement, la prise d'initiatives, l'adaptation aux situations nouvelles et le sens du contact humain. Il faut savoir travailler avec plusieurs équipes techniques, celles qui travaillent sur la fusée et celles qui sont responsables des satellites.

Comment se passe votre vie à Kourou ?

Bien merci… Travailler au CNES sur le Centre Spatial Guyanais est passionnant, mais il exige beaucoup de disponibilité. Du point de vue personnel, c'est tout aussi captivant. Je rencontre une multitude de personnes de tous horizons et les échanges culturels sont très riches. Des relations fortes se créent et nous permettent de vivre des moments uniques. L'environnement de la forêt guyanaise vous donne un vrai contact avec la nature terrestre. Je fais beaucoup de sports, comme les arts martiaux, la plongée, et la ville de Kourou offre pas mal de possibilités en ce sens.

Que conseillez-vous à des jeunes qui seraient intéressés à devenir le DDO d'un lancement Ariane ?

Je suis persuadé que ce désir des jeunes doit être fort. Ils doivent y croire, s'accrocher et foncer dans cette voie en se donnant tous les moyens nécessaires. Tout en sachant écouter l'avis des autres, il leur faut persévérer dans la voie choisie, si c'est vraiment ce qu'ils veulent faire. A ces jeunes, je souhaite bon travail et bonne chance.

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